Rosane Lajoie: "Créer un espace vivant de rencontres autour de la mélodie "

rosane lajoie

Voix croisées réunit musique nouvelle, poésie et tradition de la mélodie dans un concert placé sous le signe de la rencontre. La pianiste Rosane Lajoie, entourée de la soprano Brittany Rae et des compositeurs Olivier Saint-Pierre et Louis-Michel Tougas, font dialoguer voix, piano et textes du poète et romancier Paul Kawczak. Un projet né d’amitiés et de complicités artistiques, qui cherche à retrouver l’intimité de la mélodie tout en renouvelant sa pratique.

Pourriez-vous raconter la naissance du projet et la collaboration avec les compositeurs et interprètes? 

Le projet Voix croisées est avant tout né de rencontres et d’amitiés, mais aussi d’un désir, j’irais même jusqu’à dire d’une nécessité, de faire de la musique et de créer au sein de sa propre communauté. Louis-Michel, Olivier et moi avons tous les trois fait nos armes au Conservatoire de musique de Montréal. Comme compositeurs, Louis-Michel et Olivier partagent de fortes affinités esthétiques et avaient déjà collaboré à un premier projet commun : la réalisation d’un album avec le Quatuor Mémoire.

De mon côté, je me consacre depuis plus de dix ans au répertoire de la mélodie et du Lied, et je cherchais depuis longtemps une chanteuse aguerrie avec qui plonger dans le répertoire contemporain et la création. C’est par l’entremise d’une amie commune que j’ai rencontré Brittany. J’ai tout de suite découvert une partenaire musicale exceptionnelle : une voix et une musicienne remarquables, mais aussi une interprète qui possède cette curiosité et cette disponibilité essentielles à la création, et qui est prête à se lancer avec enthousiasme dans toutes sortes d’explorations musicales. 

Les liens d’amitié s’étendent d’ailleurs jusqu’à l’auteur des textes, le romancier et poète Paul Kawczak, ami de longue date d’Olivier. La musique est au cœur de leur complicité : une curiosité commune, des goûts vastes et éclectiques, et de nombreuses soirées passées à fouiller dans la collection de vinyles de Paul. Celui-ci avait d’ailleurs entendu Olivier jouer de l’orgue avant même de faire sa connaissance. Paul connaissait donc déjà son univers musical et avait entendu plusieurs de ses œuvres, notamment son quatuor à cordes, présenté lors du lancement de l’album réalisé conjointement par Olivier et Louis-Michel.

Voix croisées met en dialogue la tradition de la mélodie et la musique nouvelle. Qu'est-ce qui vous intéresse particulièrement dans ce dialogue?

En initiant ce projet, mon désir était de réactualiser le genre de la mélodie pour voix et piano, quelque peu délaissé par l’avant-garde, mais surtout de créer autour de lui un espace vivant de rencontres, de discussions et de partage. J’imaginais le projet comme une sorte de grande table ronde autour de la mélodie, à laquelle pourraient se joindre progressivement d’autres compositeurs, interprètes, poètes et collaborateurs.

Dès le départ, Olivier a proposé de renouer avec l’une des grandes traditions du Lied et de la mélodie : celle qui consiste à faire se rencontrer une poésie vivante et une musique vivante. On peut penser à des rencontres comme Schubert et Mayrhofer, Poulenc et Éluard, ou encore Britten et Auden. Dans cette perspective, le choix de travailler avec un poète vivant et, qui plus est, un ami s’est imposé assez naturellement. 

Une fois les textes de Paul choisis, Olivier raconte les avoir profondément aimés et avoir voulu que sa musique leur laisse toute leur place : que les mots puissent être entendus, compris et ressentis par le public. Cette volonté a directement orienté son écriture.

Le fait de revenir au genre même de la « mélodie » l’a aussi amené à réfléchir à ce que signifie aujourd’hui écrire une mélodie, et à redonner une importance particulière à la ligne mélodique, un paramètre qui a parfois été relégué au second plan par certaines avant-gardes du XXe siècle. Olivier évoque notamment l’influence de Luigi Nono, de sa musique comme de ses écrits, et cette idée essentielle de laisser de l’espace autour de la voix afin qu’elle puisse véritablement résonner.

Pour Louis-Michel, comme pour Olivier, la voix n’est d’ailleurs pas un instrument comme les autres. C’est l’instrument premier, mais c’est surtout le corps même de l’interprète. Et lorsqu’il y a un poème, le texte impose lui aussi son rythme, sa respiration, sa couleur. Tout cela invite à une certaine économie de moyens et à une attention particulière à la texture vocale. Olivier souligne ainsi avoir adopté pour ce projet une écriture plus simple et plus lyrique qu’à son habitude; même lorsque le texte se fragmente, l’écriture demeure volontairement moins dense afin de préserver cet espace autour de la voix.

Ce dialogue avec la tradition se retrouve aussi dans la manière de présenter le concert. La mélodie et le Lied puisent en partie leurs racines dans des lieux relativement intimes, notamment les salons, où la proximité permet d’entendre les nuances les plus infimes de la voix et de suivre le poème presque mot à mot. Cette intimité nous semble particulièrement nécessaire en musique contemporaine : créer des lieux où le public, les interprètes et les œuvres peuvent se rencontrer de près, et où la scène est un espace de partage.

Voix croisées est présenté comme un concert intime. Qu'aimeriez-vous que le public ressente au cours du concert?

Nous souhaitons que le temps et l’espace du concert puisse être vécu comme le lieu de rencontres multiples, amicales, littéraires et musicales, toutes placées sous le signe du partage.