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Pourquoi aller au concert de… Codes d’accès

Mario Gauthier
Thursday, October 20, 2011

Un code d’accès, on le sait, sert à plusieurs choses, mais très spécifiquement à entrer ou sortir de quelque part.

Or, ce qui est intéressant avec l’organisme dont je vous entretiens aujourd’hui, c’est qu’on peut dire qu’ils ont de la suite dans les idées.

Leur nom — Code d’accès — décrit très exactement le rôle qu’ils se sont donné, il y a 27 ans cette année: être un endroit où l’on entre, où l’on apprend son métier, ou plus exactement, où l’on comprend qu’il ne sera pas facile, mais fascinant d’être un compositeur ou un interprète de musique nouvelle, et d’où l’on sort, doté d’une expérience qui, selon les uns et les autres, leur permettra de s’être donné une formation de base permettant d’évoluer dans le milieu — ce qui n’est pas une sinécure — ou d’avoir tout simplement compris que ce ne sera pas leur tasse de thé. Le tout est fait, on l’aura compris, de façon tout à fait professionnelle et rigoureuse.

Il y a quelque chose d’autre aussi: un code ne permet pas que d’entrer et de sortir, il donne accès…

À quoi? Me demanderez-vous? Dans ce cas-ci: à la relève en musique nouvelle. Car cette société, initialement fondée sous un nom pas mal moins «passe-partout» (La Société de concerts alternatifs du Québec — la SCAQ) a toujours eu comme seul et unique objectif de soutenir la relève.

Et comment parler de musique nouvelle s’il n’y a pas de relève quelque part?

Codes d’accès, ça existe donc pour ça et par ça: la relève en musique nouvelle. Et c’est à découvrir parce c’est là que réside le futur, c’est-à-dire entre les mains des plus jeunes, dirait peut-être Claude Vivier: ceux qui feront de demain ce qu’il sera. C’est donc une proposition de découverte tous azimuts. Parfois, ça se passe via le répertoire, parfois pas, mais toujours via les interprètes, qui, eux, ne proposent pas forcément du répertoire nouveau — et parfois oui et… (oups: je m’embrouille, là!).

Ce sera le cas de ce concert que je trouve fort ingénieusement agencé. Au programme, des classiques de la musique nouvelles d’ailleurs: Béla Bartók, George Crumb et… une création de George Dimitrov. Le tout sera interprété par un tout nouveau quatuor montréalais dédié au répertoire pour deux pianos et percussions, formé des pianistes Jean-Fabien Schneider et Irina Krosnyanskaya ainsi que des percussionnistes Corinne René et Julien Compagne.

Comment? Vous ne les connaissez pas?

C’est normal, je vous l’ai dit. Ça prend le code d’accès, le mot de passe, si on veut.

Pour ce concert, je dirais à vue de nez que c’est: «relève en musique nouvelle».

Pourquoi aller au(x) concert(s) de… Réseaux (Akousma 8)

Mario Gauthier
Wednesday, October 5, 2011

Je vous dirais: parce que Réseaux sont les seuls à proposer la découverte de ce que l’on appelle généralement «la musique électroacoustique».

Vous ne savez pas très bien ce que c’est?

Je vous situe brièvement. C’est né au siècle dernier, en 1948, très exactement, dans les studios de la radio française, à la suite d’une bévue de Pierre Schaeffer, qui en fit, comme il se plaisait à la nommer, la trouvaille. Il était alors réalisateur et enregistrait des sons sur disque (la bande magnétique — que l’on utilise plus aujourd’hui — n’avait pas encore été inventée). Par mégarde, il ferma un sillon du disque alors que l’enregistrement de ce son n’était pas terminé et de cette erreur sont nées toute sorte de choses: le son perdait son identité, en acquérait une autre, se dotait d’une musicalité, etc. En parallèle à d’autres recherches menées en Allemagne par le Docteur Herbert Eimert et un certain Karlheinz Stockhausen pour produire une musique purement électronique, ça a été le début d’une grande aventure qui n’a jamais cessé.

De nos jours, tout le monde connaît la musique électroacoustique, du moins sommairement, car elle est souvent très «gadgétisée» si je peux m’exprimer ainsi. On en entend partout: musique hip-hop, DJ, synthétiseurs et effets de guitare électrique, effets sonores au cinéma sont tous tributaires des découvertes faites dans ce domaine. On en entend, pour ainsi dire, partout. On la pastiche, la plagie, la contrefait sans cesse et toutes ces récupérations souvent douteuses laissent l’impression qu’elle n’existe plus sous une forme «pure», c’est-à-dire proche de l’esprit de découverte qui prévalait à ses débuts. Mais il y a des gens qui gardent le fort.

Réseaux fait partie de ces résistants (résis-temps?) en ceci que depuis 20 ans maintenant, ils proposent des concerts la mettant en valeur, sans compromis et dans des conditions d’écoutes plus qu’optimisées (souvent diffusée dans 24 haut-parleurs avc des systèmes plus qu’hi-fi). Souvent aussi, ils en proposent l’écoute dans le noir, afin que l’aspect visuel n’interfère pas sur l’écoute. Chaque œuvre, chaque écoute deviennent alors une expérience en soi et au cœur du son. L’onirisme n’est jamais loin, non plus que la possibilité de «contempler un son». Avec les yeux de l’esprit s’entend.

J’aime à penser qu’elle n’est pas la «musique du futur», celle dont Michel Chion, un des créateurs les plus originaux dans ce domaine, se demandait «si elle [avait] un avenir» (Michel Chion), mais qu’elle est celle de maintenant, mais qu’on ne sait pas encore bien l’écouter. Et qu’elle est bien plus proche de nous qu’on le croit. Sauf qu’au lieu de donner à entendre «un air», une ritournelle, un fredon, une «toune», elle propose d’écouter la voix des choses, le chuintement de l’air, le tonnerre que cache le silence, etc.

S’y trouve donc la musique qui se cache dans ce que l’on appelle péjorativement le bruit. Tous ces sons que l’on connaît d’emblée intimement. Qui sont si proches de nous que c’est sans doute pour ça qu’on les écoute si mal. Du moins, actuellement.

Pourquoi aller au concert (solo) de… Tim Brady / Bradyworks

Mario Gauthier
Tuesday, October 4, 2011

Peut-être, d’abord et avant tout, parce que Tim Brady est indéniablement un des meilleurs guitaristes du Québec, tous genres confondus!

Ça peut avoir l’air prétentieux, dit comme ça, mais, pour avoir travaillé avec lui à diverses reprises par le passé, je peux vous assurer qu’il fait littéralement fi de toutes les difficultés, qu’elles soient techniques ou musicales.

Tim Brady a fondé Bradyworks dans le but de pouvoir faire jouer sa propre musique. Ce qui fait qu’on pourrait le soupçonner d’arrogance ou de prétention. Mais point s’en faut! Sa musique défie simplement les catégories traditionnelles et demande, pour être correctement interprétée, un état d’esprit bien particulier. Tim Brady a donc simplement considéré nécessaire de fonder son propre ensemble.

Faut-il entendre par là que la musique qu’il compose est «injouable» (ce qui est faux, bien sûr puisque Bradyworks réussit à les jouer, ces œuvres!), et, en sus, «inécoutable»?

Nenni! Tim et son ensemble ont, au contraire, choisi une voie (une voix?) bien particulière: celle de faire cohabiter ensemble des éléments issus des musiques «populaires», c’est-à-dire jazz, musiques minimalistes (Steve Reich, Philip Glass), etc. avec les préceptes, plus rétifs d’apparence, de la musique contemporaine dite «savante». Car, ce qui préoccupe Bradyworks depuis sa fondation, c’est le métissage, c’est-à-dire créer une musique qui soit à la fois accessible et savante. Et aussi, de chercher à créer quelque chose qui étonne tout en détonant, surprend et interpelle l’intelligence (et le cœur aussi).

Origine du projet qu’il présentera au cours de ce concert: parce qu’il joue depuis 25 ans de la guitare électrique, il se pose des questions telles que: «C’est quoi, jouer un instrument avec un fil et un ampli et des bidules? C’est quoi, jouer fort, jouer doucement? C’est quoi, être musicien? C’est quoi, le son, le silence?» (extrait des notes de programmes fournis par Le Vivier) … et bien d’autres encore… Il s’est alors dit: pourquoi ne pas en faire les thèmes d’un concert où l’on y intégrerait bandes préenregistrées, vidéos et théâtre?

Sans savoir ce que ça donnera, on peut donc dire qu’on y proposera, sinon, de multiples manières d’apprécier les musiques nouvelles, d’en entrevoir quelques enjeux!

En plus, Tim lancera, ce soir-là, un coffret de 3 CD & DVD, dont le titre est… 24 frames

Bandes préenregistrées, vidéos, 24 frames… Il y un lien entre les choses, là, il me semble.

Pourquoi aller au concert de… Constantinople

Mario Gauthier
Thursday, September 29, 2011

Vous: «Comment ça «Constantinople»? Qu’est ce que ça a voir avec la musique nouvelle, ce groupe? N’explorent-ils pas et je les cite, «depuis plus de 10 ans les traditions orales des cultures méditerranéennes et la musique manuscrite du Moyen-Âge»? Et ne le font-ils pas par des «répertoires et les pratiques de plusieurs pays appartenant à cette grande ère géographique qui part du Moyen-Orient et s’étend jusqu’à l’Europe méditerranéenne, allant jusqu’à explorer les musiques du Nouveau Monde»?

Moi: Si… tout à fait! Mais qui a dit que nouvelle musique égalait à constamment à «faire toujours du neuf de l’inconnu?» Musique nouvelle ne veut pas forcément dire ré-invention de la roue. Et comme me le rappelait récemment un ami, «travailler dans les musiques nouvelles permet d’explorer de nouvelles voies», ce qui veut dire — vous me suivez toujours, n’est-ce pas? — que ce ne sont ni le langage, ni l’esthétique prônée par les musiciens qui définissent la musique nouvelle, mais le fait qu’elle se créé, pour ainsi dire, devant nous, qu’on la découvre avec eux.

Vous: «Oui. Mais c’est aussi ce que l’on fait en musique classique, même s’ils rejouent les mêmes œuvres, non?»

Moi: Pas tout à fait, car voyez-vous, il y a une différence minime, mais de taille. Qui se résume à un mot en fait: Liberté. En musique classique ou même populaire, il y a des conventions, des notes, la musique est là, on la (re) joue. On l’interprète. Mais Constantinople, à l’image de tous les groupes de musique de création, choisit, opère des rencontres parfois improbables, improvise aussi, c’est-à-dire recréé ici et maintenant, à chaque fois, leur musique, laquelle ne peut jamais être la même puisque de toute façon, de par sa provenance même, elle invite à une invention continue (qui ne sous-entends pas de faire de l’invention uniquement pour elle-même…).

Vous: «Mais le langage musical…»

Moi: Quoi, le langage musical? Il ne devrait pas être tonal ou modal ou je ne sais quoi, juste éclaté, non conventionnel?

(…)

Comme vous le constatez, on peut parler longuement de ce qu’est ou pas la musique nouvelle. Mais au-delà de toutes ces considérations, ça ne vous intrigue pas, vous, l’ensemble Constantinople à la [Salle Pierre-Mercure]?

Pourquoi aller au concert de… Andrea Young / Innovations en concert

Mario Gauthier
Thursday, September 22, 2011

Je suis certain que, si vous êtes un fan de la chanson française des années 50-60, je vous écris Les feuilles mortes et, immédiatement, un fredon vous vient à l’esprit: «Oh je voudrais tant que tu te souviennes, de tous ces jours où nous étions amis…»!

Et vous aurez bien raison. Les feuilles mortes, musique de Kosma, paroles de Prévert, est une de ces «chansons qui nous ressemblent», dans laquelle on parle de feuilles mortes qui se ramassent à la pelle comme «les souvenirs et les regrets aussi». Et qui est indémodable parce qu’au fond, il y est question de nous-mêmes, c’est-à-dire du temps qui passe, de l’amour, de la mémoire et de l’oubli.

Vous devez vous dire: «De quoi, il cause, là? Les feuilles mortes? Quel rapport avec Innovation en concert?» Bien, c’est tout simple: Le concert proposé par cet organisme, dont le nom reflète bien sa mission («[offrir] aux musiciens l’occasion de créer de la musique faisant appel à des instrumentations et des contextes inhabituels, ainsi qu’en stimulant la composition de nouvelles œuvres») proposera VOICE/wire 01 pour voix, piano, et ordinateur de Andrea Young, un cycle de pièces qui explore le potentiel sonore de Les feuilles mortes à l’aide de processus informatiques aléatoires pour créer «un monde fragile de sons [évoluant] entre grâce et maladresse, la résonnance et le bruit». Et que sans doute, mais je spécule ici, ne serait-ce qu’à cause du propos de la chanson, on y entendra aussi un peu le bruit que fait la pensée qui part, qui s’enfuit. Vous savez, quand avec les années passant, il ne demeure en nous d’un souvenir qu’un relent furtif, un écho un peu indéfini. C’est ça le lien, je crois, le point de départ de ce concert, l’érosion qu’engendre le temps qui passe.

Expanding Hobo Cult Band, un groupe à géométrie variable qui se veut «psychoactif de synthèse modulaire fondante et de paysages électroniques» explorera lui aussi «ces territoires qu’on visite uniquement en rêve» et Hans-Joachim Roedelius qui se décrit comme «un infirmier, un physiothérapeute, un masseur, une escorte des mourants, un compositeur, un auteur, un poète, un photocollagiste et un réalisateur» et qui est «un des musiciens clé des musiques expérimentales, électroniques et ambiantes» participeront aussi à ce concert où les sons… comment dire?… ne sont jamais tout à fait ce qu’ils semblent vouloir être?

Journal de bord de Mario Gauthier… Deuxième entrée

Mario Gauthier
Wednesday, November 17, 2010

Rencontre, la semaine dernière, avec Louis (Dufort) et Réjean (Beaucage). On parle de la question des «genres», des catégories de musiques nouvelles.

Vertigineux sujet: comment nommer ce qui est mouvant, instable, toujours fuyant et qui ne se laisse entrevoir que par approximations et descriptions quasi circonstancielles. Difficulté de faire tenir tout ça en un tout cohérent, car si, au tout début, dans les années 60, les avenues esthétiques restent relativement appréhendables, elles deviennent de plus en plus floues au fur et à mesure que le temps passe. Parler, par exemple, du foisonnement de tendances en musiques nouvelles actuellement est de l’ordre du hara-kiri. Rien n’inclut rien et tout se recoupe.

Le cas le plus patent: la question de ce que l’on dénomme — toujours faute de mieux, et ce, depuis les presque tout débuts (1948) — la musique «électroacoustique». Beaucoup d’artistes travaillent en un des sens qu’implique ce terme (qui décrit essentiellement des procédures et des outillages) mais personne ne veut en être. Art audio, art sonore, bruitisme, «Electronic Hacking» platinisme, musique microsonique, etc. tout ça «en est» et, en même temps, non. L’un échappe à la musique, l’autre à l’idée d’électroacoustique, prise au sens «strict» du terme, l’autre à l’attitude via l’outillage ou la procédure, etc. Il faudrait mettre des guillemets, des nuances partout tant les choses ne se laissent pas nommer aisément. Au fond, c’est comme vouloir classer une bibliothèque logiquement. Comme Pérec l’a démontré dans Penser, Classer, chaque logique de classement — et c’est la même chose pour ce que l’on cherche à nommer en tentant cet exercice historisant — en exclut d’autres: si on classe par formats, on ne peut pas classer selon un ordre alphabétique strict, et vice versa. En classant par sujet, on ne peut que partiellement respecter un ordre de classement par grandeur et/ou par ordre alphabétique, etc. Bref, tout s’inclut et s’exclut. C’est l’envers où se trouve l’endroit, dirait peut-être Artaud!

Je ne sais pas encore quelle posture avoir par rapport à cette question… Seule une approche assez strictement chronologique incorporant l’idée de «miscellanées» m’apparaît viable, mais…? Opposition, complément, changements de la perception — voire parfois du sens — de ce qui un temps fut nommé x ou y… Tout ça revient au problème de la bibliothèque… Alors quoi?

J’ai eu l’impression de trouver, dans un livre récemment paru de John Cage et Daniel Charles, sinon une réponse, quelques propositions de questionnements qui soient justes. Le titre, «Je n’ai jamais écouté aucun son sans l’aimer: le seul problème avec les sons, c’est la musique» propose, à lui seul, un angle d’approche intéressant. Peut-être, considéré sous cet angle, le sonore — la façon dont on l’a approché — doit-il dicter les chemins à suivre?

Autre idée: Daniel Charles dit, citant Cage qui lui-même cite De Kooning: «Le passé n’influence pas mon travail, mon travail influence le passé» (p. 42). Ce qui est fondamentalement juste. Chaque œuvre nouvelle change le sens initialement donné aux œuvres du passé, qu’elles soient proches ou lointaines. L’œuvre nouvelle propose d’autres grilles de lectures, d’autres manières d’en percevoir le sens, d’autres espaces de perception qui agrandissent ceux qui existaient déjà.

… Deux autres idées à considérer avant de prendre quelque décision éditoriale ou classificatrice que ce soit:

  • «L’état du monde est déplorable, que puis-je faire pour l’améliorer?
    Vous n’aboutirez qu’à faire empirer les choses» (p. 16)

et surtout:

  • «Obtenir l’idée et oublier les mots» (Tchouang-Tseu).