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Pourquoi aller au concert d’… Ekumen

Mario Gauthier
Friday, January 6, 2012

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Vous savez combien de fois il fallait faire cela, il y a peu de temps encore, pour créer une seconde dans un film d’animation? Minimalement 16 fois. Ce qui veut dire 960 fois par minute.

Curieusement, c’est très proche de la musique électroacoustique, ça: cette façon de fabriquer des images l’une après l’autre. Comme l’image elle-même d’ailleurs, l’imaginaire, l’onirique qu’elle suggère ou implique. D’ailleurs, on a parlé pendant longtemps de «cinéma pour l’oreille» à propos d’elle.

Il y a une expérience perceptive bien spéciale à faire, là, profonde et souvent intense.

Bien des gens se demandent: «Mais comment doit-on l’écouter, cette musique? Personne ne joue. On ne voit rien (elle est souvent diffusée dans le noir). Il y a ces bruits qui vont et viennent dans l’espace et qui ne sont pas “de la musique ”On ne comprend pas».

Et si je vous disais que justement, il ne faut pas chercher à comprendre, mais à la recevoir, sans pensée, sans préjugés, cette musique; à la laisser prendre place en vous comme on le fait quand on regarde un film?

Quand vous visionnez un film, vous demandez-vous chaque minute: «pourquoi cette image est-elle là?» ou encore: «est-ce que cette maison est vraie? Et, quand il y a une voix ou un son hors champ, vous ne vous dites pas non plus «ça ne se peut pas parce que je ne vois rien sur l’écran», n’est-ce pas?

C’est pareil pour l’électroacoustique: il faut l’écouter… comme on regarderait un film.

Et ce particulièrement quand l’idée qui sous-tend le concert est justement le hors-champ, c’est-à-dire ce qui réfère aux cotés de l’écran de cinéma, là où il n’y a rien, que du son justement.

(… )

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Ekumen, un regroupement d’artistes qui promeuvent la création sonore électroacoustique, explorera, via le travail de six artistes, les rapports entre sons et images sous toutes sortes d’angles: pouvoir d’évocation, rôle et effet du bruitage, création d’images sonores et/ou visuelles, etc.

Imaginer pour voir et voir l’imaginaire, et cela, dans une salle de projection?

C’est «à voir» il me semble…

Pourquoi aller au concert du… Centre de musique canadienne au Québec

Mario Gauthier
Wednesday, December 7, 2011

Le nord, ça vous dit quoi au juste? Les Inuits? Les chants de gorges, la fonte des glaciers?

Et si je vous disais qu’il y a deux nord: un qui est bien réel, où se jouent des enjeux planétaires dont dépend notre avenir et où l’on trace actuellement les dernières frontières de notre monde et un autre, plus métaphorique, poétique, fictif.

C’est ce second nord — le nord imaginaire — que les organisateurs de ce concert ont tenté de donner à entrevoir. Et à comprendre puisque les compositeurs — Robert Aitken, François Morel, Derek Charke, Simon Martin et Michelle Boudreau — expliqueront en quoi leur œuvre s’inspire du nord et comment ils ont transposé l’image qu’ils en avaient pour que ça devienne une musique.

Le froid, l’hiver, la neige, la glace, la gélivure, les caribous, le soleil de minuit, la solitude, l’immensité blanche… Autant de lieux métaphoriques possibles qu’ont tenté de rendre audibles par diverses orchestrations — flûte seule, avec bande, avec radio et film ou quatuor à cordes — les compositeurs.

Une danseuse, Sara Hanley, une flûtiste, MariEve Lauzon, et le Quatuor Bozzini, interpréteront, ou peut-être plutôt, traceront dans le frasil, ces images sonores inspirées de ce lieu du bout du monde.

Comment rendre audible un lieu qu’on ne connaît que par ouï-dire ou clichés et qui, incommensurable, est l’image ultime, ou presque, de la solitude et du silence?

À vous d’allez écouter, découvrir, rêver cet autre nord, «pays du fond de soi» dirait peut-être Gilles Vigneault.

Pourquoi aller au concert d’… In Extensio

Mario Gauthier
Tuesday, November 29, 2011

Écrire ou dire n’est pas donné à tous. Mais parfois, il arrive qu’en peu de mots, on trouve la phrase juste, le bon ton, l’idée exacte. C’est comme quand Rilke, le poète, écrit «Écoute, je lève la main, et c’est un bruit qui va vers toi» (Je paraphrase ici. Le texte exact de Rilke est «Écoute, bien aimée: je lève la main — écoute ce bruit… (…) Écoute, bien aimée:, je ferme les paupières, et c’est aussi un bruit qui va vers toi.» Ces phrases proviennent de Le silence in — Rainer Maria Rilke: Poésies, Éditions du Seuil, p. 136, 1972, Paris), il traduit l’intransmissible en même temps que l’inouï.

In Extensio — que je ne connais encore que de nom, l’ensemble est tout jeune — me semble y être parvenu en écrivant, à propos de son concert Morphose:

«Tout se forme, se déforme, se transforme, mute, transmute et se transfigure. Le compositeur manipule l’intangible; l’interprète rend visible l’invisible. Le concert Morphose propose la chimie entre sons acoustiques et sons de synthèse (…), la transmutation des gestes en sons (…), [l’exploration de] la capacité transformationnelle de l’improvisation (…), la fusion, la géométrie pour explorer les transformations et permutations du triangle à travers le noyau instrumental de l’ensemble In Extensio». (Extrait des notes de programmes fournies par Le Vivier)

… Ça me semble évident que c’est l’expérience d’écoute proposée.

Paresse de ma part, penserez-vous? Au contraire. Je trouve que dans ce peu de mots, il y a presque tout de ce qu’est la nouvelle musique: jeu entre vrai et vraisemblable, exploration de l’espace et des sons, investissement de l’interprète dans sa création, constructions de dédales dans lesquels on s’enchevêtre avant que de se déprendre (car on ne comprend une œuvre qu’après la dernière note), etc. Bref, tout est déjà là, donné à entrevoir, évoqué sans être pourtant nommé à proprement parler. C’est comme Jean Tardieu qui disait, à propos de ses outils, le nom, le verbe, le participe, les pronoms substantifs, les adjectifs «Je les pose sur la table. Ils parlent tout seuls, je m’en vais» [Jean Tardieu: Outils posés sur une table, L’accent grave et l’accent aigu, NRF poésie/Gallimard, P. 19, 1976, Paris]

Ne serait-ce que par cette habileté à traduire en mots ce dont il sera question dans les pièces de Kyong Mee Choi, Michel Frigon, Jean-Claude Risset et Yiorgos Vassilandonakis, dont In Extensio interprétera les œuvres c’est-à-dire d’avoir su trouver les termes justes pour décrire ce qui caractérise le travail de chacun d’eux, je risque fort d’être des vôtres ce soir-là.

Car, quand des artistes réussissent à faire entendre du sonore avant qu’aucun son ne soit émis, on est en droit de s’attendre de leur part à quelque chose de…

Comment dire… Sinon «sensible»: réussi?

Pourquoi aller au concert de… Productions SuperMusique / Constantinople

Mario Gauthier
Saturday, November 26, 2011

Vous vous souvenez de la discussion qu’on a eue l’autre jour à propos du lien entre l’ensemble Constantinople et la musique nouvelle?

Hé bien, voici sa contrepartie. Un concert de «musique actuelle ancienne»! Je blague, bien, sûr, mais à demi…

… en ceci que ce concert de musique actuelle propose une œuvre d’un artiste pour le moins atypique: Pierre-Yves Martel, qui est… gambiste (il joue de la viole de gambe et du violone). Ce qui est particulier chez lui, c’est sa quasi-ubiquité en ceci qu’on le retrouve un peu partout en musique improvisée, contemporaine et ancienne. Selon les soirs, on peut donc l’entendre avec Constantinople, le consort des Voix humaines, le Studio de musique ancienne de Montréal, etc. ou avec Jean Derome, Lori Freedman, Martin Tétreault ou d’autres musiciens de la scène de musique actuelle montréalaise.

Outre l’instrumentation totalement inhabituelle de ce concert de musique de «actuelle ancienne» où viole de gambe, vielle à roue, trompette baroque, flûtes à bec et guitare baroque remplaceront les instruments modernes généralement utilisés en musique actuelle (toute facture confondue), il y a aussi le projet compositionnel de Martel dont le titre — Plans d’immanence — est tout, sauf «baroque». Ou plutôt, si! Car Pierre-Yves Martel proposera, ce soir-là, une exploration de la notion de «baroque» inspirée par la pensée de Gilles Deleuze, philosophe français décédé en 1995 et dont l’influence est encore très grande (pour mieux connaître ce philosophe et sa pensée, on peut visioner son Abécédaire).

Bref, ça risque d’être une soirée singulière, au cours de laquelle une certaine vision du passé sera mise en relief par le présent.

À tout le moins ça donnera un éclairage très particulier à une idée de Gilles Deleuze, souvent citée, qui considérait que «[n]ous reconnaissons les choses, nous ne les connaissons jamais»Gilles Deleuze: Proust et les signes, Presses universitaires de France, 1970, Paris, p. 35

Pourquoi aller au concert de la… Société de musique contemporaine du Québec

Mario Gauthier
Thursday, November 3, 2011

«Il faut qu’un jour un organisme comme la SMCQ devienne inutile. Parce que les compositeurs auront enfin obtenu droit de cité. Cela, je le crains, prendra du temps. (…) Aussi, serons-nous encore patients». — Marie-Thérèse Lefebvre, Serge Garant et la révolution musicale au Québec, Louise Courteau Éditrice, Montréal 1986, p 91.

Souhait pour le moins singulier, n’est-ce pas? Surtout quand on sait qu’il fut émis par celui qui fut son premier directeur artistique, Serge Garant (de 1966 à 1986).

Oh! Bien sûr, on peut dire de ce vœu qu’il demeure bien pieux, voire utopique, car il y a encore tellement loin de la coupe aux lèvres. Mais quand même, quelque chose change lentement, culturellement parlant. Au silence de plus en plus accablant et concerté des médias se substitue une communauté de plus en plus forte dont Le Vivier est en train de devenir le port d’attache. Et la SMCQ, qui en est membre, grandit année après année, devient de plus en plus importante, et porteuse aussi.

Certes, une société aussi ancienne — elle entame sa 46e année (ce qui fait d’elle, à ma connaissance, la plus ancienne société de concert de musique contemporaine encore en activité dans le monde entier) — a des «concerts classiques», c’est-à-dire une série régulière, dans laquelle on alterne, avec habileté et finesse, répertoire et création, mais elle a aussi su s’adapter, suivre son temps, innover, amener une autre eau au moulin.

Une de ces innovations me semble proposer LA voie à suivre pour donner à la musique nouvelle ce droit de cité que Serge Garant appelait tant de ses vœux: la Série Hommage, mise sur pied il y a six ans. Axant «le répertoire d’une saison entière autour d’un seul compositeur de façon à lui offrir une reconnaissance exceptionnelle», Walter Boudreau, directeur de la SMCQ depuis 1988, espère qu’elle créera «une véritable convergence artistique autour d’un compositeur afin de lui décerner un statut de trésor national».

Une bien belle idée. Et qui fonctionne merveilleusement bien. Furent célébrés jusqu’ici Claude Vivier et Gilles Tremblay. Cette année, c’est au tour d’Ana Sokolović dont l’œuvre est à la fois attachante et inspirée.

Cette série, ajoutée à tout ce que Walter Boudreau et le comité artistique de la SMCQ réalisent depuis quelques années c’est-à-dire sa Série montréalaise, son festival Montréal Nouvelle Musique (MNM), son volet SMCQ jeunesse rendra-t-elle, à court ou à long terme, la SMCQ inutile?

J’en doute fort. Plus indispensable que jamais plutôt. Car il reste tant de musiques inouïes à découvrir, à faire résonner et à faire connaître. C’est comme le jeu entre l’ombre et la lumière: l’une permet à l’autre d’être mise en relief.

Pourquoi aller au concert de… Sixtrum

Mario Gauthier
Monday, October 31, 2011

Si j’étais mesquin, je vous répondrais — et, tiens, je m’y mets: parce que les percussions, ça ne se résume pas qu’à l’image réductrice qu’en proposent certaines émissions de Tivi c’est-à-dire jouer du djembé, des tam-tams ou du «drum».

Bien au contraire. Et, en ce sens, Sixtrum est né «à point nommé», comme on dit. Car, depuis les années 2000, la présence de la percussion sur la scène des musiques nouvelles était à son plus bas. Il est vrai qu’on en avait beaucoup vu et entendu, particulièrement dans les musiques contemporaines des années 1960-70 et 1980. Mais elle avait été, en quelque sorte, victime de son succès et était depuis en déclin, voire, en voie de disparition.

Ça a été, je pense, une des raisons qui ont présidé à la formation de Sixtrum, dont les membres sont tout simplement les meilleurs percussionnistes de Montréal, et peut-être même, du Québec.

Dynamiques (quoiqu’il soit relativement difficile d’imaginer des percussionnistes poussifs!), ultraprofessionnels et d’une musicalité redoutable, Sixtrum proposera un concert dont le thème est on ne peut plus pertinent: Histoires de gestes.

«Bien sûr» me direz-vous, «ça va de soi»: percussions, gestes hein?

Ce à quoi je répondrai: oui, mais il y a toutes sortes de types de gestes et je crois que c’est à cet aspect que Sixtrum s’intéresse. Silencieux, on lève la main; prémonitoire, on fait mine de vouloir frapper quelque chose; on ne le frappe pas, jeu entre le possible et le supposé, etc. À ça se greffent aussi des questions telles que: qu’est-ce qu’un geste, pris en soi? Que veut-on dire quand on parle de «geste musical»? Y a-il concordance entre fait gestuel et l’empreinte sonore qu’il laisse?

Explorer par un des instruments les plus gestuels qui soit, la nature de ce geste, c’est intéressant comme idée, non?

C’est de cela qu’il s’agira, tout bonnement… D’écouter l’à venir.