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Journal de bord de Mario Gauthier… Deuxième entrée

Mario Gauthier
Wednesday, November 17, 2010

Rencontre, la semaine dernière, avec Louis (Dufort) et Réjean (Beaucage). On parle de la question des «genres», des catégories de musiques nouvelles.

Vertigineux sujet: comment nommer ce qui est mouvant, instable, toujours fuyant et qui ne se laisse entrevoir que par approximations et descriptions quasi circonstancielles. Difficulté de faire tenir tout ça en un tout cohérent, car si, au tout début, dans les années 60, les avenues esthétiques restent relativement appréhendables, elles deviennent de plus en plus floues au fur et à mesure que le temps passe. Parler, par exemple, du foisonnement de tendances en musiques nouvelles actuellement est de l’ordre du hara-kiri. Rien n’inclut rien et tout se recoupe.

Le cas le plus patent: la question de ce que l’on dénomme — toujours faute de mieux, et ce, depuis les presque tout débuts (1948) — la musique «électroacoustique». Beaucoup d’artistes travaillent en un des sens qu’implique ce terme (qui décrit essentiellement des procédures et des outillages) mais personne ne veut en être. Art audio, art sonore, bruitisme, «Electronic Hacking» platinisme, musique microsonique, etc. tout ça «en est» et, en même temps, non. L’un échappe à la musique, l’autre à l’idée d’électroacoustique, prise au sens «strict» du terme, l’autre à l’attitude via l’outillage ou la procédure, etc. Il faudrait mettre des guillemets, des nuances partout tant les choses ne se laissent pas nommer aisément. Au fond, c’est comme vouloir classer une bibliothèque logiquement. Comme Pérec l’a démontré dans Penser, Classer, chaque logique de classement — et c’est la même chose pour ce que l’on cherche à nommer en tentant cet exercice historisant — en exclut d’autres: si on classe par formats, on ne peut pas classer selon un ordre alphabétique strict, et vice versa. En classant par sujet, on ne peut que partiellement respecter un ordre de classement par grandeur et/ou par ordre alphabétique, etc. Bref, tout s’inclut et s’exclut. C’est l’envers où se trouve l’endroit, dirait peut-être Artaud!

Je ne sais pas encore quelle posture avoir par rapport à cette question… Seule une approche assez strictement chronologique incorporant l’idée de «miscellanées» m’apparaît viable, mais…? Opposition, complément, changements de la perception — voire parfois du sens — de ce qui un temps fut nommé x ou y… Tout ça revient au problème de la bibliothèque… Alors quoi?

J’ai eu l’impression de trouver, dans un livre récemment paru de John Cage et Daniel Charles, sinon une réponse, quelques propositions de questionnements qui soient justes. Le titre, «Je n’ai jamais écouté aucun son sans l’aimer: le seul problème avec les sons, c’est la musique» propose, à lui seul, un angle d’approche intéressant. Peut-être, considéré sous cet angle, le sonore — la façon dont on l’a approché — doit-il dicter les chemins à suivre?

Autre idée: Daniel Charles dit, citant Cage qui lui-même cite De Kooning: «Le passé n’influence pas mon travail, mon travail influence le passé» (p. 42). Ce qui est fondamentalement juste. Chaque œuvre nouvelle change le sens initialement donné aux œuvres du passé, qu’elles soient proches ou lointaines. L’œuvre nouvelle propose d’autres grilles de lectures, d’autres manières d’en percevoir le sens, d’autres espaces de perception qui agrandissent ceux qui existaient déjà.

… Deux autres idées à considérer avant de prendre quelque décision éditoriale ou classificatrice que ce soit:

  • «L’état du monde est déplorable, que puis-je faire pour l’améliorer?
    Vous n’aboutirez qu’à faire empirer les choses» (p. 16)

et surtout:

  • «Obtenir l’idée et oublier les mots» (Tchouang-Tseu).