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Journal de bord de Mario Gauthier… Première entrée

Mario Gauthier
Tuesday, November 2, 2010

50 ans de nouvelles musiques au Québec! Comment parler de ça en ce temps où les repères sont si fuyants, se dissolvent, où tout vole en éclats, ou presque?

Quoi en dire? Comment la débuter, cette histoire au cours de laquelle se sont faites, défaites et refaites tant de choses qui, avec le temps, sont devenues faits. Et parfois pas… Sinon par l’évocation, la réminiscence, le souvenir.

… Pas fiable, pourtant, la mémoire: faillible, déficiente, oublieuse.

«On ne peut rien faire sans laisser de traces. On ne peut rien faire non plus sans que certaines traces soient oubliées. C’est tout le problème. C’est tout le paradoxe.» — Nicolas Bouyssi: Les algues

Comment alors parler de ces sons, pratiques, approches; de ces découvreurs, créateurs, interprètes, musiciens, acteurs, chantres, trouvères, etc. sans oublier, sans omettre?

C’est presque une utopie que de penser réussir à placer ce type de balises correctement. Pourquoi avoir dit oui à cette tâche prométhéenne? Pour qu’il y ait mémoire de quelque chose qui, lentement cheminait vers les marais de l’oubli?

Oui. Je peux dire ça, je crois. Et puis… bon! On est comme on est! Je possède de longue date, le très grand art de me mettre dans les situations les plus invraisemblables par simple goût de l’impossible. Et j’ai à cœur «la suite du monde», comme dirait Perrault.

Il y a, quand même aussi, le fait que l’histoire de ces musiques qui défiaient leur propre histoire, voire leur époque, en la poussant dans ses derniers retranchements est tout, sauf banale. Pleine de partis pris souvent ambigus, contradictoire, elle fut plurielle, multiforme, bigarrée, insolente, austère, sérieuse, badine… et est encore tout cela: et singulière, étrange, ambivalente, insituable et en même temps, unique, cohérente, unis dans ses visées par delà ses paradoxes, ses discordances, sa pluralité, sa multiplicité esthétique.

Beauté du mystère, de l’innommable.

«Toute utopie esthétique revêt aujourd’hui cette forme: faire des choses dont nous ne savons pas ce qu’elles sont.» — Theodor Adorno: Vers une musique informelle

(…)

C’était tentant que de contempler de nouveau ce panorama pas si lointain. De m’en faire encore une fois l’observateur.

Ça explique quelque chose, peut-être.

Quoiqu’il en soi, il y aura donc une sorte de journal: ce que vous lisez actuellement, qui témoignera de ma recherche, de mes questionnements, de mes observations, mes tâtonnements, mes doutes aussi, sûrement.

À ce jour, je ne sais pas quoi dire d’autre de ce projet. Je m’étais promis de ne plus écrire, c’est-à-dire de ne plus tourner la tête vers l’arrière. Je pense souvent à la femme de Loth, à Orphée et Eurydice, ou si vous préférez, au fait que l’histoire peut facilement nous faire oublier que tout continue d’avancer avec ou en dépit de nous.

J’ai griffonné, à la première page d’un cahier, un titre — provisoire sans doute: Musiques nouvelles au Québec… J’y ajouterai sans doute «50 ans» quelque part à un moment donné.

Car j’en connais le point de départ: la Semaine internationale de musique actuelle qui s’est déroulée du 3 au 8 août 1961. C’est là que tout a commencé, grâce à la ténacité d’un homme dont bien peu de gens se souviennent aujourd’hui: Pierre Mercure.

C’est le début de l’histoire dont il sera question et qui pourrait se résumer à «comment un événement qui ne se déroula qu’une seule fois eut-il tant d’influence et de prégnance sur tout un pan de la vie musicale et culturelle du Québec?»

C’est une des questions.

Qui contredit peut-être l’idée selon laquelle «On peut tout faire, excepté l’histoire de ce qui se fait» — Jean-Luc Godard: Histoire(s) du cinéma

Après tout, «Nous sommes là, là où se fait notre histoire.» — Marguerite Duras: La vie matérielle, Folio 1987

(À suivre)